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CHINE 0.06

2019

Le barrage des Trois Gorges est la première construction humaine qui, par la présence d’une si grande quantité d’eau concentrée artificiellement en un seul endroit, modifie l’inertie de la planète et ralentit la vitesse de rotation de la Terre de 0,06 microsecondes/an [1] par effet de force centrifuge.

Troisième attraction touristique du pays, prouesse architecturale et fierté nationale, le barrage, est aussi et surtout une épée de Damoclès. Le réservoir a englouti une zone fertile où étaient cultivées près de 40 % des denrées agricoles chinoises. Depuis la mise en service du barrage en 2009, le niveau des eaux du Yangzi se retrouve surélevé de 175 m. 140 petites villes, 1 352 villages, 1 600 usines et 700 écoles ont été submergées. 1 400 000 personnes ont été déplacées.

Le barrage, un des plus grands objets de propagande de l’histoire de la Chine contemporaine post-Maoïste, illustre la définition de l’homme comme « maître et possesseur de la nature » chère à Descartes. Une toute puissance, un culte du « no limit » qui contrevient pourtant violemment avec les principes fondateurs de la Chine traditionnelle, inspirée quant à elle du Taoïsme, du Bouddhisme et du Confucianisme.

La décontextualisation temporelle des images de propagande d’époque via l’incrustation, le collage ou le photomontage révèle le basculement majeur du XXe au XXIe siècle : du politique (révolution culturelle de Mao) à l’économique (révolution numérique de Xi Jinping). La propagande contemporaine est à mon sens d’ordre consumériste. Elle se joue au travers de ces « ONoTo », objets nomades totalitaires[2], que sont par exemple les smartphones, devenus vecteurs de traçage, espions pas plus grands qu’une main à la portée de tout pouvoir étatique et commercial. Le règne du techno-capitalisme est ainsi fondé sur l’auto-aliénation : rendre désirables les vecteurs de notre soumission volontaire obligatoire de façon à ce que chacun vienne de lui-même livrer ses données personnelles au Big Data ; en Chine, au gouvernement autoritaire de Big Father Xi Jinping, laboratoire de la surveillance numérique de masse. L’esthétisme des images de propagande sont revisitées, laissant le spectateur perdu dans l’ambivalence de l’image.

Aujourd’hui, 0,01 % de la masse animale menace les 99,99 % autres d’extinction. C’est l’œuvre de l’Homme. Un Homme qui joue et jouit de la nature sans en maîtriser ses règles.
Un Homme sans conscience ni humilité, qui s’apprête à perdre sa liberté.

[1]  Source NASA
[2] comme se plaît à les nommer l’écrivain Alain Damasio.